Un enfant de dieu ; Cormac McCarthy (2008)

Publié le par M. B

Un enfant de dieu ; Cormac McCarthy (2008)

Présentation de l’ouvrage :

  • Genre / type de récit :

     Ce roman est un peu inclassable. On pourrait le ranger dans la catégorie des romans noirs étant donné que l’auteur nous dépeint le portrait d’un tueur en série. Néanmoins, l’absence de véritable enquête policière ne nous permet pas de le qualifier totalement de roman noir. C’est grâce à ses différents thèmes abordés que nous pouvons affirmer ranger ce livre dans la catégorie roman noir : itinéraire d’un tueur en série nécrophile, noirceur de la société dans laquelle il vit, inspiration d’un fait divers…

  • contexte :

      Il n’y a aucune indication spatio-temporelle qui nous permette de raccrocher le récit à une période connue. Où se déroule le récit ? On sait que c’est en Amérique dans le sud des Appalaches mais où exactement? Aucune indication n’est donnée au lecteur si ce n’est que c’est un village « oublié de Dieu ». Une façon de montrer que ce lieu est tellement reculé de la civilisation qu’il est normal que Lester Ballard soit retourné à l’état de bête ?

      C’est dans les toutes dernières pages qu’une date nous est indiquée : avril 1965. Date de la mort de Lester. Comme si la seule chose vraiment importante à dater était la mort de ce tueur en série.

  • structure narrative :

     L’ouvrage est partagé en trois parties, dont chacune est découpée en chapitres de longueur plus ou moins longue. Chacune de ses parties correspond à un moment clé de l’histoire.

      La première partie correspond à une sorte de présentation du personnage de Lester Ballard. Cette présentation est faite à la fois par un narrateur externe, il ne rentre jamais dans les sentiments et la psychologie de Lester, mais aussi par les personnes qui côtoient ou on côtoyé Lester. Ces descriptions sont assez froides et à aucun moment elle ne nous permette de comprendre véritablement les raisons qui ont poussé Lester à s’en prendre aux êtres humains.

      La deuxième partie marque un tournant dans la narration puisque l’auteur nous décrit la première scène nécrophile du récit : Lester qui découvre dans une voiture la cadavre d’une jeune fille et de son petit ami. Cette partie se clôture sur Lester qui retourne dans sa grotte et on y apprend qu’il y cache des cadavres. Dans cette partie, c’est le narrateur qui a toujours la parole. Même si un certain nombre de dialogues donnent la parole à d’autres personnages, c’est toujours lui qui décrit l’action.

      Cette troisième partie nous montre meurtres commis par Lester afin de soulager ses pulsions nécrophiles. On y voit aussi toutes les actions mises en place par la police afin de le retrouver. Le livre se clôture sur l’annonce de la mort de Lester à l’hôpital de Lyons View. La encore, la parole est donnée au narrateur extérieur plutôt qu’à d’autres personnages afin de décrire l’action.

     Dans le récit, les dialogues ne sont pas différenciés des passages narratifs par des guillemets ou des tirets. Seul un retour à la ligne signale au lecteur qu’un autre personnage prend la parole. Cette technique permet de rester constamment dans un récit dépouillé de sentiment puisque même les personnages dans leur façon de parler ont un style dépouillé. Aucune place n’est laissée à la psychologie ou au sentiment.

  • résumé de l'intrigue :

       Le récit s’ouvre sur la vente de la maison de Lester Ballard. Vente qui ne se passe pas dans le calme puis Lester refuse de laisser sa propriété et menace le commissaire-priseur avec son fusil. Il arrive à se retrouver une cabine misérable pour survivre. Pendant plusieurs chapitres on le voit errer dans la forêt et la montagne. A aucun moment on ne sait ce qu’il ressent. Sauf lorsqu’il prend la parole, mais même dans ces moments la, il économise ses mots. Au début du mois de décembre, alors qu’il erre dans la montagne, il entend des voix. Il devine le bruit d’une radio. Il tombe sur une voiture dans laquelle deux corps gisent sans vie. Après bien des efforts, il arrive à retirer le corps de l’homme de celui de la jeune fille et viole le cadavre de cette dernière. Puis il la charge sur son dos et la ramène dans son misérable logis. Puis, il va dans un magasin lui acheter des vêtements et des accessoires. Dans la nuit, un feu ravage sa cabane. Il est dans l’impossibilité de sauver le cadavre. Après l’incendie, il va souvent rôder autour de son ancienne maison, observer le nouveau propriétaire. On le retrouve à errer dans la montagne et l’auteur décrit le meurtre de Lester sur une jeune fille alors qu’elle repousse ses « avances » puis met le feu à la maison. Petit à petit on voit la lente déchéance de Ballard qui revient à l’état de bête sauvage : il vit vraiment en marge de la société et se réfugie dans une grotte, dans laquelle il cache ses cadavres. Petit à petit, le shérif arrive à remonter jusqu’à lui et il est arrêté. Mais Lester refuse toujours d’avouer. Il finit par accepter de les emmener dans sa grotte afin de leur montrer les corps. Arrivée à destination, il arrive à les semer et s’échappe. Il erre plusieurs jours dans cette grotte jusqu’à ce qu’il réussisse à creuser une sortie : elle le fait atterrir au milieu d’un champ. Cependant, au lieu de s’enfuir, il retourne à l’hôpital du comté où il était retenu. Il meurt à l’hôpital de Lyons View en avril 1965. c’est durant ce même mois que les sept cadavres de Ballard sont retrouvés grâce à Arthur Ogle qui en labourant son champ voit ses mules disparaître dans un trou : celui creusé par Ballard lorsqu’il est sorti de sa caverne.

Avis personnel :

      Ce livre est intéressant car à travers le portrait que nous dresse Cormac McCarthy de Lester Ballard, c’est tous les tueurs en série que nous décrit l’auteur. En effet, durant tout le roman on se demande qu’est ce qui a fait que Lester Ballard ait basculé de homme rejeté à meurtrier : est-ce la vente de sa propriété qui lui a fait perdre des repères ? La découverte des deux cadavres et l’absence de témoins qui lui a permis de laisser libre cours à ses pulsions ? Ou alors faut-il remonter au suicide de son père ? A aucun moment nous ne trouvons de réponse à cette question. On peut donc dire qu’à travers Ballard nous avons le portrait de tous les tueurs en série, car on se demande toujours qu’est ce qui a pu poussé un être humain à vouloir ôter la vie d’un autre.

      Mais on peut aller plus loin. En ne donnant aucune véritable explication sur pourquoi Ballard est-il devenu un meurtrier, c’est tout le genre humain que Cormac McCarthy pointe du doigt. En effet, l’être humain possède à la fois une part d’ombre et de lumière. Si on part de ce principe, tout être humain n’est-il pas un meurtrier potentiel ? N’avons-nous pas besoin d’un élément déclencheur pour passer d’un être civilisé à un simple animal qui obéit à ses pulsions ? Si on suit la logique de l’auteur, on peut affirmer que oui.

      Mais Cormac McCarthy pointe aussi du doigt notre société. En effet, si on creuse un peu n’est ce pas la faute de notre société si certains d’entre nous se transforment en animal. Après tout, dans le roman, Ballard commence ces meurtres à partir du moment où il est expulsé de chez lui. En mettant à l’écart certains individus, la société ne créé-t-elle pas elle-même certains tueurs en série ? Prenons l’exemple d’un enfant : si à l’école il est mis à l’écart il commencera par se renfermer sur lui-même et au moindre mot pouvant le heurter il deviendra violent. La réaction d’un être humain adulte sera la même s’il est mis à l’écart de la société.

     L’écriture de l’auteur est sombre, sèche, ne laisse aucune place aux sentiments ou la psychologie. Cela nous donne l’impression d’observer des automates déambulant dans un paysage figé, à l’écart de la civilisation. Même dans leurs dialogues, les personnes ne reflètent aucun sentiment. Les phrases sont courtes et aucun personnage ne parle pour ne rien dire.

     A aucun moment dans le récit, l’auteur n’émet de jugement de valeur. Il est totalement externe à l’histoire, il décrit juste ce qu’il se passe.

     Ce livre est très intéressant parce que sans écrire beaucoup de pages (le livre en contient 170) l’auteur arrive à nous brosser un rapide portrait de tueur en série, sans rentrer dans des détails sordides. De plus, en ne donnant aucune véritable raison au comportement de Ballard, Cormac McCarthy met un peu mal à l’aise son lecteur car implicitement c’est lui qu’il vise. Implicitement, l’auteur pointe « tous les enfants de Dieu » car au départ nous sommes tous pareils, avec une part d’ombre et de lumière.

M. B.

Publié dans Policier-thriller

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