La mer de la fertilité ; Yukio Mishima (2004)

Publié le par Marion L.

La mer de la fertilité ; Yukio Mishima (2004)

Mishima nous raconte ici la vie de Kiyoaki Matsugae, fils d'une famille de Samouraï qui se veut noble, de son meilleur ami Shigekuni Honda et de son précepteur Iinuma. La mer de la fertilité est un recueil qui contient en son sein la saga entière (neige de printemps; chevaux échappés; le temple de l'aube; l'ange en décomposition)

Les deux amis ont des caractères différents puisqu’Honda représente la maturité et la raison, il sait profiter de ce qu'il a, alors que Kiyoaki est toujours malheureux, il ne sait pas ce qu'il veut. Il a la beauté physique avec lui. En outre, on peut dire qu’il représente, quant à lui, la passion et la pulsion juvénile.

Un autre personnage entre en scène avec la belle Satoko, amoureuse de Matsugae. Sauf qu’en bonne jeune fille bien élevée elle résiste aux avances du garçon. Il compare son amour à un rude combat. Pendant qu’Honda fait de même avec une photo retrouvée et décrite au début du livre qui représente des soldats dans un champ vide. Y aura-t-il des blessés lors de cette guerre des sentiments ? Ou le meurtre sanglant d’une réputation ruinée ?

"Au premier plan, agréablement espacés, s'élevaient six arbres très grands dont chacun venait parfaire l'harmonie générale du paysage. On n’aurait pu dire à quelle espèce ils appartenaient, mais leurs lourdes branches faîtières semblaient se courber dans le vent avec une tragique majesté.

La lointaine étendue des plaines s'embrasait en nuances délicates; de ce côté-ci des montagnes, la végétation poussait plate et désolée. Au centre de l'image se dressait, minuscule, le simple cénotaphe de bois avec l'auteur où reposait des fleurs, sa nappe blanche retournée par le vent.[...] Son âge et la nuance sépia de son encre teintaient cette photographie d'une atmosphère infiniment poignante." (p.36)

Sur cette photo le paysage se veut beau mais les gens y sont tristes. Cela est-il l’analogie de Matsugae, doté d’une beauté mais également d’un cœur tourmenté ?

 

On observe également le rapport des jeunes à la sexualité, à son emprise sur le corps, ses découvertes et son apprentissage. Honda l’expérimente avec sa cousine, Fousako, mais il ne comprend pas l’origine de ses sensations. Au début tout est très soft, on ne décrit pas, on évoque juste, on ne s’y essaie pas vraiment. Du moins dans ce premier tome. Par la suite les choses évoluent, surtout pour le jeune Honda qui vieillit.

 

Mis à part la passion, la sexualité, l’onirisme a une part importante. Les rêves sont même souvent associés à la mort elle-même. On assiste à la mort honteuse ou gênante d’un chien et d’une taupe. De plus, tous les rêves que fait Matsugae sont consignés par la suite dans un carnet. Il est persuadé que seules la destruction et la guerre peuvent aider son amour à vivre. Il n’y a pas vraiment de renouveau, à croire que tout s’achève.

Malgré tout, ils discutent longuement, Honda et Matsugae, de la réincarnation. En voici un petit extrait : "S'il existe une chose telle que la réincarnation, commença Honda en y mettant une certaine ardeur, j'en serais très partisan si elle était du genre de celle de votre histoire, où c'est l'homme lui-même qui a conscience de son existence antérieure. Mais si l'on veut dire que la personnalité de quelqu'un cesse d'exister et que la conscience qu'il a de soi-même se perd, au point qu'il n'en subsiste plus nulle trace sans son existence ultérieure, si une personnalité entièrement nouvelle et une conscience de soi totalement différente naissent à la vie, eh bien, en ce cas, je crois que des réincarnations diverses, s'étendant sur une longue période, ne sont pas reliées l'un à l'autre de façon plus significative que les existences des individus qui se trouvent vivre ensemble à une époque donnée. En d'autres termes, j'estime qu'en pareil cas, le concept de la réincarnation serait pratiquement dépourvu de sens. Dans la transmigration il faut que quelque chose soit transmis, mais je ne vois pas comment l'on peut prendre un nombre quelconque d'existences séparées et distinctes, chacune ayant conscience d'exister, et les faire entrer comme un seul homme dans une parenthèse, en affirmant qu'elles son unies par une conscience unique. En ce moment même, nul d'entre nous n'a le moindre souvenir d'une quelconque existence antérieure. Si bien qu'à l'évidence, il serait vain d'essayer d'apporter aucune preuve de la transmigration." (p. 232)

            La réincarnation, alors sujet de palabres philosophiques entre amis, prend toute son importance dans les autres tomes. Je vais m’y appesantir plus longuement après.

Je me dois donc de spoiler un peu pour avancer mes dires. À la fin du premier livre, Satoko se fait religieuse et Kiyoaki meurt en voulant la voir.

 

Ceci nous amène au second volume dont l’histoire se déroule vingt ans plus tard en 1932. On apprend que les rêves de Kiyoaki ont valeur de prémonition. Il avait su qu'il se retrouverait avec Honda sous une cascade. Or c’est là qu’Honda y rencontre Isao qu'il pense être la réincarnation de son ami. Et d'autres rêves se réalisent, apportant les preuves nécessaires de la réincarnation à cet esprit savant. Puis Isao rêve qu'il se retrouve dans le corps d'une femme : se réincarne au Siam dans le corps d'une princesse royale : Ying Chan (qui contrairement aux autres se souvient de sa vie antérieure). Chaque tome est consacré à une réincarnation qu'Honda sait discerner grâce aux trois grains de beauté sur le flanc gauche. Mishima insiste sur cela quand Honda les voit sur Kiyoaki mais on n'en saisit pas toute l'importance à ce moment là.

Une malédiction semble peser sur ces jeunes et la passion puisqu’ils sont tous voués à mourir à 20 ans. En effet, Kioyaki est entraîné par un amour inattendu, Isao par la destinée et une passion pour l'honneur et ce qui est pur, et Ying Chan par la chair. Seul Toru (la dernière réincarnation, mais Honda n'est pas sûr pour lui, ceci explique peut-être cela) survit. Il tente de se suicider mais ne devient qu'aveugle. Peut-être n’est-il pas, au final, la réincarnation de Matsugae.

La passion revient, éternelle ; ne l'est-elle plus à la fin avec Toru où s'exerce-t-elle ailleurs? Honda, d'ailleurs, risque de chuter aussi quand il s'adonne à la passion. La question reste en suspens.

 

On peut avancer que Kiyoaki est la personnification de la jeunesse et de la passion. Mais toutes ses vies le mènent à sa perte. Comme si lui et la passion étaient voués à mourir mais à revenir. Elle est immortelle mais non durable dans un seul et même corps. Les hommes sont pris de passion, ils la laissent les habiter avant de la tuer pour de multiples raisons : interdits, remplacement par une autre passion, ou destruction simple.

Quant à Honda il est la raison. Il vit, survit, contrairement aux autres. Il ne craint pas cette destruction, il perdure dans le temps et devient le seul personnage récurrent. La raison ne meurt pas. Néanmoins, il se sent attiré par la passion, comme s’ils étaient liés.

Ces réincarnations sont la représentation de la passion pure sous toutes ses formes, de ce qui est haut si l'on compare avec le registre romantique. Ils ne sont pas fait pour ce monde. Contrairement à Honda qui ne jure que par la raison.

 

Au début la passion est sentimentale, peu charnelle (pas de description) puis cela change, le sexe se fait présent (comme dit plus haut.) Remarquerait-on l'inspiration occidentale ? Avant guerre et après guerre, là où le sexe apparait au grand jour ? Ou une évolution de l'auteur tout simplement ? Dans tous les cas, plus Honda vieillit plus il devient libertin. Et ceci se retrouve dans d’autres œuvres de la littérature japonaise : un vieil homme un peu pervers, attiré par la jeunesse, voyeur (Honda observe les couples batifoler), atteint de fétichisme (et particulièrement du pied.) Un exemple où l’on revoit cela dans le journal d’un vieux fou de Junichirô Tanizaki.

 

Une fin étrange : Honda part voir Satoko avant de mourir mais elle jure ne pas le connaître, ni lui, ni Matsugae… toute cette histoire ne serait que dans l'imagination d'Honda? Que croire? La raison aurait-elle imaginé la passion ? Une chose qu’elle ne peut atteindre, qu’elle ne peut posséder tout en le désirant ? Ou s’est-elle construit un exemple de sa mauvaise fortune, et qu’il n’est pas toujours bon de la suivre ? Sauf que ceux atteint de passion ont vécu, alors que celui qui a toute la raison avec lui vit sans réellement vivre et rêve de vivre lui aussi.

 

Un texte riche en descriptions qui se veulent toujours un peu poétiques. Des personnages bien imaginés à mon humble avis. Libre ensuite au lecteur de choisir ses préférés. Pour ma part il s'agissait de Kioyaki et Satoko et le jeune Honda (le trio du premier livre.)

On peut aussi dire que Mishima prend ici une écriture plutôt occidentale.

 

Un texte riche qui pourrait demander des pages et des pages d’interprétation. Je vais m’arrêter ici de mon côté. Un texte qui demande également concentration dans sa lecture, puisque les mots choisis sont tirés du langage soutenu. Et les phrases qu’il formule sont parfois longues (en exemple le passage de la réincarnation.) Peut-être pas un livre qui se met entre toutes les mains.

Sinon, un très beau texte dans lequel on croit discerner une évolution dans l’état d’esprit et l’écriture de son auteur. Je ne suis pas friand de cet auteur et son livre ne m’est pas un coup de cœur, mais j’ai aimé le côté intellectuel et littéraire qu’il dégageait. Si vous avez envie de faire travailler vos méninges, lancez-vous dans sa lecture. Pas le genre de livre qu’on lit pour se détendre sur un transat ou la plage. Pourtant il est à découvrir.

 

Marion L. (Source image: librairie Decitre)

Publié dans Littérature japonaise

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