Ma sombre Vanessa de Kate Elizabeth Russell (2020) SP

Publié le par Marion L.

Ma sombre Vanessa de Kate Elizabeth Russell (2020) SP

Un grand merci aux éditions Les Escales pour ce roman. Un roman coup de poing qui modernise l'histoire de "Lolita" de Nabokov. Comment une jeune fille abusée peut se reconstruire à l'heure de #MeToo. Il est sorti le 1er octobre.

     Vanessa est une jeune fille de 15 ans en manque d'affection et un brin solitaire. Eloignée de sa famille, elle fait ses études à Browick, une école privée. Lors de sa première année elle était amie avec Jenny. Mais elles se sont disputées et depuis, Vanessa est seule. Elle affronte cette seconde année fragilisée, même si elle ne l'avouera pas.

     Vanessa écrit des poèmes. Nous lui sentons une âme mélancolique, artistique, poétique. C'est sans doute ce qui a attiré son professeur de lettres : Joseph Strane, quadragénaire.

     Début 2000, Strane commence à lui dire qu'elle a de beaux cheveux. Puis qu'elle a un certain pouvoir sur lui. Il lui fait lire "Lolita" de Nabokov pour qu'elle comprenne. Vanessa, naturellement, se compare à Lo, à une nymphette. Elle aime cette attention, cette sensation d'être toute puissante.

     Leur relation évolue et durera de longues années. Le lecteur, lui, alternera entre le début des années 2000, 2007 et 2017. Nous avons donc accès aux séquelles à l'âge adulte, aux événements de 2001, à la difficulté à l'université lorsqu'elle devient presque trop vieille pour lui.

     2017, année de #MeToo. Une autre jeune fille, Taylor, ose raconter son histoire. Elle aussi aurait été abusée par Strane. Elle contacte Vanessa pour qu'elle raconte la sienne. Mais la jeune femme n'est pas prête...

     Il y a plusieurs questions dans ce roman - je ne vais pas tout traiter dans cet article et vous laisser découvrir le livre - dont la question du consentement. Pour s'approcher d'elle, pour la toucher, pour la pénétrer, il lui demande si elle veut. Elle a dit oui ou, au moins, elle n'a pas dit clairement non. Elle a donné son consentement. Ce qui fait qu'elle ne peut se considérer comme victime de viol.

Vanessa a une personnalité complexe. Rendue plus complexe encore par cette destruction. Car c'est de ça que l'on parle, cet homme l'a détruite. Une partie d'elle en est consciente, une autre est encore soumise.

     Elle prouve que ce n'est pas simple de raconter ce qu'on a vécu, ni de l'intellectualiser, de prendre du recul pour être persuadée qu'il y a bien eu viol ou agression. Elle est suivie par une professionnelle sur un autre sujet mais aborde celui-ci à un moment donné. Elle a alors cette réflexion qui m'a ébranlée. Elle lui explique qu'elle ne peut pas croire à autre chose qu'une histoire d'amour, sinon elle serait anéantie. Elle a monté une protection psychologique autour de cette histoire : elle n'a pas été violée, elle a vécu une histoire d'amour complexe et romantique.

     En plus du consentement, le roman parle des autres, des témoins. De ces gens qui ne regardent pas, savent mais ne font rien, se cachent derrière de fausses vérités plus faciles à digérer. Une certaine forme d'hypocrisie du système, comme après avoir découvert un article de l'école qui annonce, pour rassurer les parents, qu'ils mettront en place des formations contre le harcèlement sexuel pour les enseignants :

"En lisant, j'imagine Strane suivant une formation sur le harcèlement sexuel, agacé de devoir se la coltiner jusqu'au bout - rien de toute cela ne l'aurait touché - avec les autres profs qui m'ont vue, ceux qui m'ont qualifiée de mascotte de la classe, Melle Thompson et Mme Antonova, qui ont décelé des indices mais n'ont pas protesté quand ceux-ci on été utilisés pour prouver que j'étais une fille souffrant de troubles affectifs. Je les imagine suivre la formation en hochant la tête pour marquer leur approbation, en disant que oui, c'est tellement important, nous devons être les défenseurs de ces enfants. Mais qu'ont-ils fait lorsqu'ils ont été confrontés à des situations dans lesquelles leur intervention aurait pu changer les choses ? Quand ils ont entendu parler des virées camping que le professeur d'histoire organisait chaque année avec ses élèves, quand des conseillers académiques ont ramené des élèves chez eux ? Tout cela a des allures de représentation théâtrale, parce que j'ai vu comment cela se déroulait, comment, rapidement, les gens levaient la main pour dire : Cela arrive parfois, ou Même s'il a fait quelque chose, cela n'a pas pu être si grave que ça ou Comment aurais-je pu y mettre un terme ? Les excuses que nous leur trouvons sont révoltantes, mais elles ne sont rien comparées à celles que nous nous trouvons pour nous-même" (page 432)

     Autres questions et je m'arrête ici : l'emprise d'un être sur un autre. Vanessa a clairement subi une emprise et elle s'insurge car ce qu'elle a vécu est accepté comme illégal et inadmissible. Mais qu'en est-il quand on a le malheur d'être majeur ? Quand elle est à la fac, elle sympathise avec son professeur de lettres, dans lequel elle recherche Strane et sa relation avec lui. Elle a 21 ans, lui en a 34. Ils ont presque le même âge, ils sont majeurs mais il reste son professeur.

"Il y a quelques mois, j'ai écrit qu'avec Henry, les choses étaient très différentes, que cette fois-ci, on ne profiterait pas de moi. A présent, cette différence est trop subtile pour que je puisse mettre le doigt dessus. J'ai besoin que quelqu'un me montre la ligne qui est censée séparer trente-sept années de treize ans de plus, un prof de lycée d'un prof d'université, ce qui est un crime de ce qui est acceptable d'un point de vue social. Ou peut-être suis-je censée avoir couvert cette différence entre-temps. Des années après mon dix-huitième anniversaire, tous les coups sont permis avec moi désormais, je suis une adulte consentante." (page 417)

Ce roman est bouleversant ; il aborde des sujets forts, sous un angle intéressant. Le personnage de Vanessa est criant de vérité et complexe. Elle est clairement la victime de ce prédateur sexuel, mais ne se sent pas victime. Il y a un mélange entre le syndrome de Stockholm et l'effet Pygmalion. Le premier car elle s'attache à son bourreau et le second parce qu'en lui prêtant "Lolita" et en lui disant - lui l'autorité - qu'il va la détruire s'il l'aime, il en fait une prophétie réalisatrice.

Marion (Retrouvez le livre sur le site des éditions les Escales : Ma sombre Vanessa)

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B
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