Civilization de Laurent Binet (2019)

Publié le par Marion L.

Civilization de Laurent Binet (2019)

La vingt-deuxième case s'ouvre… sur une uchronie. Et si...

      J'avais beaucoup aimé "la septième fonction du langage" (même si j'avais oublié que c'était lui… hum.) C'est l'idée de son uchronie qui m'a attirée.

"L'histoire aurait pu s'arrêter là. Mais la geste des hommes est un fleuve dont personne, hormis le Soleil s'il venait à s'éteindre, ne saurait interrompre le cours." (page 224)

     Comme toutes les uchronies, partons du principe qu'un événement ne ce soit pas déroulé comme il s'est déroulé. Ici, il y en a plusieurs. Et si, "l'homme blanc", à travers la fille d'Erik le Rouge, était venu plus tôt du côté de l'Amérique du Sud et de Cuba. Et que, de ce fait, le système immunitaire des locaux s'était adapté (et qu'au passage, le mythe de Thor et la maîtrise du fer soient passés par là.) Premier point.

     Et si, Christophe Collomb n'avait pas découvert l'Amérique mais avait accosté plus au sud. Dans un pays sauvage qui maîtrise le fer et dont le roi est sans doute un descendant Viking. A qui il apprendra - malgré lui - le maniement des armes, la présence d'autres terres et la navigation. Deuxième point.

     Et si, après tout cela, les Incas envahissaient l'Europe au lieu de la situation inverse. Que les Européens qui, depuis l'échec de Christophe Collomb, n'avaient plus repris la mer mais voyaient débarquer sur leurs côtes une nouvelle peuplade. Comme le dit si bien la quatrième de couverture :

"A quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être ? Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors. Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l'histoire du monde est à refaire."

      Atahualpa fuit son frère et arrive en Espagne. Il y croise Charles Quint, l'inquisition qui brûle des hérétiques, Luther et sa Réforme, des guerres entre différentes monarchies...

      Il commence par observer et comprendre. Puis, à agir pour se sauver lui et son peuple, car ce monde est hostile. Tout est là, des événements aux personnages historiques. La durée de vie de certains est plus courte, ce qui modifie les jeux de pouvoir et la place de certains personnages.

      Je ne suis pas historienne mais son histoire est plausible. Et plus complexe que d'autres uchronies que j'ai lues où un seul événement changeait tout. Ici, c'est un effet domino. Un événement en attire un autre. Et là, plusieurs événements ont lieu.

Une écriture sublime, une histoire captivante et réaliste, plus proche du livre historique que de la SF, même si les événements n'ont pas eu lieu.

     J'ai adoré, mais il peut perdre son public. Notamment au tout début avec la généalogie de Freydis Eriksdottir, ses ancêtres et ses périples dans le Sud. Entre les noms difficiles (nordiques) et la succession rapide d'événements, il est possible de se perdre ou de décrocher. Cette partie est importante mais ne reflète pas la majorité du roman. Même si, par la suite, nous continuons avec les noms Incas qui peuvent aussi être déroutants.

Il est séparé en quatre parties et chacune d'elles est dans un format différent, car ce n'est pas un seul et même texte.

     D'abord, la saga de Freydis Eriksdottir, séparée en courts "chapitres". Chacun étant un lieu ou un moment fort de ses aventures, de son parcours, de son épopée. Voilà, c'est ça, c'est une épopée, comme un mythe raconté en quelques pages.

     Puis viennent les fragments du journal de Christophe Collomb. Cette fois nous sommes dans le format journal, découpé en dates.

     Ensuite, la partie la plus longue et celle pour laquelle il y a ces deux "préludes" : "les chroniques d'Atahualpa". Ses aventures retracées par un chroniqueur inconnu afin de raconter son histoire. La partie que j'ai de très loin préférée.

     Et enfin, les aventures de Cervantès. Elle reprend une ancienne forme littéraire que j'ai déjà vu ailleurs, sans me rappeler où, peut-être les anciens romans. Chaque passage porte un titre qui résume l'histoire en une longue phrase. Exemple ? "5. Des péripéties maritimes extraordinaires et inouïes, telles qu'il n'en fut jamais mises à fin avec moins de péril par aucun marin ni navigateur du monde comme celles-ci le furent par le valeureux Cervantès et son ami le Grec." (page 352)

     Pour chaque style, il adapte son écriture. Laurent Binet a été professeur de lettres, c'est un exercice qu'il peut maîtriser (de s'adapter à un genre ou une époque) ce qui donne la sensation de plusieurs documents indépendants retraçant l'histoire dans un seul ouvrage. Il s'amuse avec la langue. Et j'aime beaucoup, même si je suis très loin de la maîtriser de mon côté.

Pour résumer, j'ai passé un très bon moment avec cette uchronie intéressante et bien ficelée. Par contre, il ne s'adressera pas à tout le monde (comme "la septième fonction du langage".) De ça, j'en suis certaine.

Marion

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