Le cœur des louves de Stéphane Servant (2013)

Publié le par Marion L.

Le cœur des louves de Stéphane Servant (2013)

Difficile de vous en faire un résumé car ce sont plusieurs histoires qui s'entremêlent et se mêlent tellement qu'on ne peut les dissocier. Tout est lié, tout est affaire de choix, de décision, d’orgueil, de mensonges, de secrets, de peur, d'angoisse et surtout d'amour. Un amour virulent, si puissant qu'il construit aussi vite qu'il détruit.

     Célia est la fille d'une écrivaine célèbre atteinte d'une forme de folie qui a forgé la jeune fille. Un été, elle revient s'installer dans la maison de sa grand-mère décédée depuis peu. Catherine, sa mère, la rejoindra plus tard. Ceci est un nouveau départ pour elles.

     Le reste de l'histoire est une espèce de patchwork qui mélange le passé plus ou moins lointain et le présent. Tout ne prend un sens que sur la fin lorsque les maillons manquants sont révélés.

     Nous sommes donc à la fois avec Célia qui vit mal son adolescence, les conséquences de son éducation et les choix de ses parents. Par petits bouts nous découvrons sa vie, les raisons de ses colères et de ses silences.

     Et à la fois dans le passé du village et notamment la vie de Tina, la grand-mère. Avec une histoire de meurtre qui a bouleversé tant de vies.

Il faut être patient, les éléments se dévoilent avec pudeur.

     Effet boule de neige (plus qu'effet papillon). Un choix quelque part entraîne un second et tant d'autres avec leur lot de conséquences. Nous remarquons que les choses se répètent et que parfois les secrets sèment plus de mauvais que la vérité.

Ce qui est le plus marquant est la frontière tenue entre folie pure et raison. Qu'une personne saine est sans doute une folle en devenir et qu'une folle peut ne pas l'être mais au contraire faire preuve d'intelligence et de bon-sens.

     Il y a aussi ce village figé dans le temps, où tout le monde connait tout le monde, où les personnes âgées sont les détentrices d'un passé, où les nouvelles générations si elles ne partent pas devront marcher dans les pas de leurs parents, comme cela se fait depuis des siècles, tentant une rébellion de façade pour se laisser croire qu'ils ont le choix, que cela ne les atteint pas, et que ce n'est pas ce futur si peu réjouissant qui les attend ; de cette peur de l'étranger, de celui qui n'a pas grandi ici ; des superstitions ; des histoires ancestrales, de ces légendes qui traversent les âges : à croire qu'il s'agit d'un lieu reculé à la fois ancré dans le passé et dans un présent à l'image déformée.

     Dans ce village il y a la légende de la femme louve, il y a des sorcières, une forêt, des montagnes et une nature sacralisée et personnifiée, qu'on aime, qu'on respecte et qu'on craint aussi.

     Il y a des hommes stéréotypés, d'un autre âge, touchés par le contexte actuel, les problèmes économiques, le travail... mais bercés depuis toujours par des légendes.

     Tout cela sur fond de guerre, celle qui faisait rage alors. Qu'on pourrait croire le début de tout mais qui n'en est rien. Ce n'est qu'un élément. La source de tout ? les hommes, leur folie, leur orgueil, leur amour, leur manie de tout détruire, leurs secrets...

     L'histoire met en évidence cette complexité de l'être humain, ici comparé à l'animal, non pas sa simplicité mais sa différence. A croire que l'homme brasse l'air quand l'animal est concret. Et dans ces montagnes au milieu de la forêt il est normal que ce soit le loup qui soit l'ambassadeur des animaux. Il y a toujours eu cette admiration pour ce noble animal un brin mystérieux et une crainte sans limite due à des légendes, un passé commun et/ou un manque de compréhension.

     L'esprit du loup est là dans le cerveau dérangé d'Alice. Il est si fort qu'il entraîne Célia (tout aussi folle ?) et Tina avant elles. Il apporte un grain de mystère presque surnaturel à l'histoire, un caractère non mystique mais une sorcellerie. Nous sentons les vieilles croyances.

     Est-ce une critique de l'humain ? Car tous ont fait des erreurs. Ou que nous ne sommes que l'objet de quelque chose de plus grand avec ces hommes soudain touchés par une peur primale qui se mue en violence bestiale, ou des choses que l'on fait sans pouvoir s'expliquer pourquoi. Ou encore la critique d'un monde sans connaissances, qui ne cherche pas la vérité mais se borne à en construire une ?

     Comme avec cet homme qu'on accuse parce qu'on cherche un bouc-émissaire ; sans chercher à découvrir qu'il est coupable, et ces femmes que l'on accuse, à tous ces gens auxquels nous collons une étiquette à partir de "on dit".

     Avec ce retour je ne fais qu'effleurer la surface. Mais je ne tiens pas à vous en dire trop, à révéler par mégardes des secrets, des secrets que des personnages ont gardé jusqu'à leur mort.

Ce village dans la montagne permet un huis-clos et place un décor un peu hors du temps et du monde que nous connaissons. Cela nourrit le mystère de ce livre, ces moments où l'intrigue nous paraît étrange.

"La souffrance est une chose commune à tous les hommes. Et pourtant c'est la souffrance qui nous sépare." (Page 537.)

Marion (Source image : la médiathèque de Neuville)

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