Quattrocento de Stephen Greenblatt (2013)

Publié le par Marion L.

Quattrocento de Stephen Greenblatt (2013)

Vous venez d'ouvrir la seconde case du calendrier de l'avent 2018 ! Un livre très complet (comme vous pouvez le constater avec la longueur de cet article.) Mais tellement fascinant !

     Nous sommes en 1417 et nous suivons un humaniste italien du nom de Poggio Bracciolini, dit le "Pogge". Un érudit amoureux de la culture antique, de la qualité de leur latin et de leur mode de pensées intellectuelles.

     Egalement bibliophile passionné il part à la recherche de ces livres antiques qu'il pense devoir sauver. C'est ainsi qu'il fait une bien heureuse découverte : le poème de Lucrèce "De rerum natura" (de la nature), à la fois très poétique dans son écriture et philosophique dans ses idées.

     Lucrèce était un disciple tardif d’Épicure et son texte reprend certaines idées de ce mouvement (recherche du plaisir - attention, non sexuelle ou de la panse comme ses détracteurs l'ont dit -, que les dieux existent mais ne s'occupent pas des hommes - ce qui sera vu comme de l'athéisme malgré l'ode de Lucrèce à Vénus, déesse de l'amour et de la beauté - et que le monde est composé d'atomes, qui n'ont pas été créés par un ou des êtres célestes - donc pas de mythe de la création - qui ne disparaissent pas mais se transforment sans cesse - un peu ce qu'on retrouvera avec "rien ne se créé, rien ne se perd, tout se transforme". Des idées qui sont à la base de notre science actuelle et qui datent de l'Antiquité.

     Le livre évoque tout ceci d'un point de vue historique, sans ajouts. L'auteur se base sur la correspondance du Pogge pour retracer son aventure (qui sur les 280 pages du livre ne prennent que 40-60 pages) ou d'autres écrits. Mais dès qu'il rajoute des éléments pour combler les blancs il utilise l'hypothèse "il semblerait qu'il" sans jamais affirmer un fait qu'il ne peut prouver.

Ce texte est accessible et parfois placé en roman (moi je le mets en documentaire.) Histoire ? Il est plus complexe que ça.

     L'auteur nous offre une petite étude sur la société Antique, notamment grecque et romaine, anthropologique et historique. Il en fait l'éloge, surtout les aspects culturels et leur rapport à l'objet livre (petite histoire du livre au passage avec le transfert du papyrus au codex, la forme actuelle du livre, et le sort réservé aux textes en des temps où le papier de qualité manquait.)

     Le tout accompagné d'un passage archéologique avec la découverte d'une villa dans les cendres du Vésuve qui a conservé de nombreux textes, découverts sous Napoléon, détruits pour la plupart pour n'en sauver que quelques uns.

     Mais aussi comment l'homme dans son histoire a détruit des œuvres écrites ou architecturales pour son profit, par fanatisme religieux, ou un manque flagrant d'intérêt ou de connaissances.

     La religion n'est pas épargnée, car il nous montre comme elle détruit aussi bien que les guerres (exemple de la grande bibliothèque d'Alexandrie), mettant fin aux bibliothèques publiques de la fin de l'Antiquité avec destruction de plusieurs œuvres que seul l'amour de lettrés sauvera.

Nous continuons ensuite avec une analyse littéraire de l'oeuvre de Lucrèce une fois trouvée, déclinée en point, chacun étant un argument. La littérature ici frôle et emporte avec elle la science à travers ce poème.

     Au passage, il y a aussi de la philosophie puisque comme Lucrèce s'inspire d’Épicure, l'auteur lui dédie un passage du livre où il y développe ses idées, les arguments de ses détracteurs, les idées reçues et le rapport des intellectuels à la philosophie ou à la rhétorique car même Cicéron sera cité. Tout cela nous permet de comprendre le contexte historique et intellectuel de l'époque de Lucrèce afin de mieux comprendre son oeuvre ou du moins son importance et celle de Poggio, et l'impact de cette découverte à la fin du Moyen-Âge pour donner la Renaissance.

En bref, cela fait de ce livre un ivre historique, anthropologique, qui parlerait de religion, de philosophie, et de littérature accompagnée d'une analyse littéraire.

     Cela peut paraître complexe mais au contraire. Tous ces détails le rendent plus clair. Ce ne sont pas des digressions, il s'éloigne de son sujet pour mieux l'expliquer.

     Vous ne connaissez certainement pas ce texte de Lucrèce. Et pourtant, il est un peu partout dans de grands textes. Il a eu des répercutions sur des érudits célèbres tels que Thomas More, Galilée, Newton, Montaigne, Machiavel... le christianisme a tenté de l'endiguer même si certains ont tenté de prouver que ce n'était pas incompatible avec la religion.

Un livre fascinant, gros coup de coeur. Il paraît complexe, mais même si ce n'est pas un livre de plage, il reste accessible. Très bien fait.

Marion

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